L'Homme et le Chat :
une histoire de dupes
Chronique où l'on découvre qui, du bipède ou du félin, tient vraiment la laisse — sachant qu'il n'y a jamais de laisse, précisément parce que Monsieur Chat n'en veut pas.
Si l'homme s'était contenté d'un chien, tout eût été simple. Le chien, brave couillon à quatre pattes, vous regarde comme si vous aviez inventé la roue, le feu et la carte bleue sans contact. Il vous aime d'un amour bête et total, façon groupie devant son idole. Mais non, l'humain, dans sa grande sottise, a fallu qu'il aille domestiquer le chat — animal qui n'a jamais rien domestiqué du tout, sinon l'humain lui-même, avec une patience de percepteur du fisc.
Remontons le film. Il y a dix mille berges, en Mésopotamie, le chat a repéré les greniers à céréales infestés de souris. Il s'est pointé, non pas en suppliant, mais en prestataire de services, façon dératiseur qui négocie son tarif à la journée. L'homme, flatté qu'une bestiole daigne s'installer chez lui sans qu'il ait rien demandé, a cru avoir fait une conquête. Grave erreur d'appréciation, mon canard. C'est le chat qui a fait son marché.
Depuis, rien n'a changé, sinon que les greniers à blé sont devenus des canapés en velours et que les souris ont cédé la place aux croquettes au saumon premium, livrées à heure fixe par un larbin bipède qui se dit encore, la bouille attendrie, "propriétaire". Propriétaire de quoi, je vous le demande ? D'un tapis de poils sur le pull noir, d'un réveil à cinq heures du matin façon coup de sabot dans les côtes, et du droit exclusif de nettoyer une litière — privilège que nul chat au monde n'a jamais réclamé à personne.
Le chat, voyez-vous, a compris un principe que bien des ménages humains ignorent encore : on ne demande jamais rien directement, on installe le rapport de force à l'usure. Un chat ne quémande pas sa pitance en couinant vulgairement comme le premier roquet venu. Il s'assoit. Il fixe. Il attend, avec le flegme d'un huissier venu constater un impayé. Et l'homme, ce grand fragile, craque en moins de deux minutes trente, parce qu'un regard de chat contient plus de reproche muet que dix ans de messe basse conjugale.
Il y a pourtant, dans cette histoire, une forme de tendresse insoupçonnée. Car le chat, tout hautain qu'il soit, choisit tout de même de rester. Il pourrait filer par la chatière et ne jamais revenir, retourner à l'état sauvage, chasser des mulots dans un fossé au lieu de faire semblant d'ignorer un humain qui l'appelle "mon bébé" d'une voix ridicule. Non. Il reste. Il vient même parfois, la nuit, se lover contre vous en ronronnant comme un vieux diesel satisfait, façon d'avouer, sans le dire — car il ne dira jamais rien, question de standing — qu'au fond, cette cohabitation lui convient plutôt bien.
L'homme, lui, s'imagine avoir "adopté" un animal. Fausse pudeur de langage. Ce qu'il a réellement fait, c'est signer, sans le savoir et sans jamais avoir lu les petites lignes, un bail à durée indéterminée où le locataire ne paie pas de loyer, casse le mobilier sans complexe, et se réserve un droit de regard total sur les allées et venues du propriétaire nominal. Et le pire, le vraiment pire dans cette combine, c'est que l'humain revient. Chaque soir. Content. Il ouvre la porte, pose son cabas, et cherche des yeux la silhouette hautaine qui daignera, peut-être, cligner une paupière en guise de bienvenue.
Voilà donc la vérité qu'on planque aux âmes sensibles : l'homme ne possède pas le chat. C'est un arrangement bancal entre deux egos, où l'un paie les croquettes et l'autre facture sa présence en ronrons. Un contrat de dupes, en somme — mais comme tous les bons contrats de dupes, personne, au fond, n'a vraiment envie de le rompre.
— Chronique tirée d'un carnet qui traînait sur le rebord d'une fenêtre, entre un pot de basilic mort et un chat qui faisait semblant de dormir.
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